
DEBAT SUR
L’IDENTITE NATIONALE
« Comme pour le débat sur les lois de bioéthique, les chrétiens ont
leur mot à dire »
Eric BESSON a lancé il y a quelques semaines
maintenant le débat sur l’identité nationale. Cette initiative doit nous
inciter à réfléchir et travailler sur ce qui fait notre identité. Nous nous
méfions cependant des intentions qui peuvent se cacher derrière ce débat. En
effet, nous avons entendu Monsieur Besson à plusieurs reprises identifier les
valeurs de l’identité nationale aux valeurs de la république laïque et prôner
le nécessaire avènement d’une société
multi culturelle. D’où notre contribution au débat par cet édito et par des
documents en ligne sur notre site « rubrique
« Politique et Société ».
La NATION,
COMMUNAUTE DE DESTIN
La nation, du latin
natus, exprime l’idée de naissance et donc de filiation, de descendance. C’est
la succession des hommes de la patrie dans le passé, l’avenir et le présent. La
communauté des héritiers, l’innombrable communauté des vivants, des morts et
des enfants qui sont appelés à naître. Ce qui caractérise la nation, c’est la
conscience d’un "nous commun" ; alors que la patrie se rapporte
à l’héritage que nous avons reçu de nos pères, la nation concerne plutôt les
héritiers, la communauté vivante des générations qui se transmettent et gèrent
l’héritage reçu en dépôt.
Une nation n’est pleinement nation que si elle fait vivre cet héritage, si elle
l’enrichit, et elle est fidèle en somme à sa patrie (patrimoine). Jean Ousset
l’a fort bien démontré dans "A la semelle de nos souliers" [4]. Il y a
des patries pauvres marquées par une histoire modeste, un passé sans éclat, un
unique héritage, mais défendues par des nations généreuses, comme il y a des
patries magnifiques dotées d’un patrimoine d’une richesse infinie, desservies,
ruinées par une nation qui a perdu le sens de son héritage. Ainsi que l’écrivit
Thucydide : "La force de la Cité n’est pas dans ses remparts ni
dans ses vaisseaux, mais dans le caractère de ses hommes". C’est
cela la nation.
La nation est un
bienfait
Elle est un bienfait tout
simplement parce qu’elle répond au besoin de vie sociale de tout individu.
La famille n’étant pas en mesure d’assurer, seule, son épanouissement matériel
et spirituel, l’homme doit faire partie d’une société plus importante et plus
complète. Et c’est la nation qui constitue la plus vaste communauté naturelle
au sein de laquelle il puisse vivre en harmonie avec ses semblables. Il
n’existe pas de lien plus solide, en dehors de la famille, que la cohésion et
la solidarité nationales, de lien plus fort que cette "quantité de
correspondances intimes et de réciprocités invisibles par quoi s’accomplit le
mystère de l’union profonde de millions d’hommes" [19].
Aussi, en dépit de ce que
nous entendons ici et là, devons-nous ne pas nous effrayer des réveils des
nations en Europe et ailleurs. Les nations sont des amitiés, des familles de
familles et, dans le désordre grandissant du monde actuel, elles représentent
un facteur d’unité et de stabilité.
Sauf à verser dans l’erreur jacobine qui a engendré un nationalisme totalitaire
qui a ensanglanté le XIXème et le XXème siècle. La nation n’est facteur de
désordre et de division que lorsqu’elle est considérée comme un absolu. Il
importe de préciser que, certes, dans une optique très différente et beaucoup
moins nocive que celle des sanguinaires de 89, ce fut cependant le tort de
certains auteurs contre-révolutionnaires de faire de la nation la valeur
suprême.
Ainsi, si tant est que
l’on respecte l’ordre des choses, la nation, loin d’être une arme contre le
ciel ou "un absolu de substitution" selon l’exacte expression
de Danièle Masson, est un palier naturel vers l’universel ; de même
qu’elle n’étouffe pas les diversités provinciales mais les harmonise pour s’en
enrichir, elle doit disposer les hommes d’un pays donné à participer aux biens
supérieurs communs à toute l’humanité.
Car c’est par le singulier que nous marchons vers l’universel. Comment alors
l’Europe supranationale qu’on est en train de nous bâtir pourrait-elle voir le
jour ? Elle répond aux fantasmes unificateurs de gens qui, pour reprendre
la formule chère à Gustave Thibon, veulent "dépasser avant d’avoir
atteint". Leur ambition définitive étant de parvenir à réunir
l’humanité sous l’égide d’un seul gouvernement mondial.
Ambition prométhéenne d’hommes qui veulent, en fait, refaire la tour de Babel
et défier la loi divine. Car la nation, dont ils sont les négateurs, fait
partie du plan de Dieu. Dieu a voulu la pluralité des nations.
Si donc les nations ont leur place dans l’économie du salut, le devoir de tout
chrétien est d’oeuvrer en faveur de leur maintien et de leur consolidation car
la nation est obligatoirement un bienfait.
»Toute l’histoire de la Révélation montre d’ailleurs que la division du
genre humain en nations et leur différence radicale est intégrée au Plan divin.
Il fallait plusieurs peuples pour qu’il y eût un peuple élu, et il fallut que
son identité fût faite pour qu’elle conservât, en dépit des faiblesses
humaines, le dépôt que Dieu lui avait confié. Enfin, l’incarnation de
Notre-Seigneur sanctionne mystérieusement la nation, puisque Dieu, se faisant
homme, se fait aussi membre d’une communauté nationale et ne naît pas apatride
ou citoyen du monde. La perfection de la condition humaine suppose donc
l’appartenance à une nation" [20].
D’ailleurs, l’ordre donné par le Christ : "Allez, évangélisez
toutes les nations" signifie que le cadre privilégié de
l’évangélisation ce sont les nations. On comprend pourquoi Jean-Paul II, dans
le cadre de la Nouvelle Evangélisation,
a accordé une importance telle à la nation.
Lieu de sociabilité,
tremplin vers l’universel, réceptacle de l’Evangile... la nation est source de
richesses infinies. Mieux, elle est, pour citer le Saint Père, "ce qui
fait en l’homme l’humain". Il nous appartient donc de la défendre et
de la protéger.
La question est de savoir
par quels moyens. Une doctrine de l’intérêt national s’impose-t-elle ?
Autrement dit, la sauvegarde de la nation française aujourd’hui passe-t-elle
nécessairement par une attitude nationaliste ?
Entendons-nous bien. Il y a nationalisme et nationalisme. Ce terme honni
aujourd’hui par les représentants du "politiquement correct" recouvre
des réalités très différentes, d’où une ambiguïté.
[4] "A la semelle de nos
souliers", CLC, 1977.
[19] Paul Valéry, "Regards sur le
monde actuel", Des nations, 1945.
[20] Xavier Saint Delphin - F.I.L.,
juillet-Août 1991.